Lettre ouverte à Madame Sarah El Haïry
Madame El Haïry, les enfants victimes n’ont pas besoin d’un énième rapport mais d’actions”
Madame El Haïry, Madame la Haute-commissaire,
En novembre 2025, vous avez annoncé la création début 2026 d’un Conseil des victimes, destiné à recueillir l’ensemble des violences faites aux enfants. Si cette initiative représente indéniablement une reconnaissance de l’importance de la parole des victimes, votre annonce soulève toutefois des questions essentielles qui ne peuvent rester sans réponse.
Permettez-moi de vous rappeler le travail exceptionnel et exhaustif accompli par la Commission indépendante sur l’inceste et les violences sexuelles faites aux enfants (CIIVISE). Pendant deux ans et demi, des dizaines de professionnels hautement qualifiés - magistrats, médecins, psychologues, travailleurs sociaux, chercheurs - ont mené un travail remarquable d’une ampleur inédite. Ils ont entendu plus de 30 000 témoignages de victimes avec respect, dignité et rigueur. Ils ont analysé, recoupé, documenté. Ils ont établi 82 recommandations précises, concrètes, chiffrées, hiérarchisées.
Ce travail colossal a permis de révéler des données essentielles : 160 000 enfants sont victimes de violences sexuelles chaque année en France, dont 5,5 millions d’adultes portent encore les séquelles. La CIIVISE nous a donné bien plus qu’un simple état des lieux : elle nous a fourni une feuille de route détaillée pour protéger enfin nos enfants.
Or, que sont devenues ces 82 recommandations ? Lettres mortes, pour l’essentiel. Classées, archivées, oubliées.
Madame la Haute-commissaire, je souhaite vous poser une question directe : quelle est l’utilité réelle de ce nouveau Conseil des victimes ?
Comptez-vous à nouveau écouter des centaines de victimes briser le silence dans l’espoir d’être entendues, pour au final ranger leur parole dans un tiroir avec un nouveau rapport ?
Depuis plusieurs années, Innocence en Danger et de nombreuses autres associations et experts dénoncent et signalent l’absence de mises en œuvre concrètes censées protéger les enfants. Nous avons suivi de près les deux temps de consultation de la CIIVISE qui n’ont rien donné.
J’ai rencontré Adrien Tacquet dès sa nomination et lui exposant les contextes dont nous sommes témoins avec les centaines de nouveaux dossiers que nous traitons chaque année.
J’ai écrit au Garde des Sceaux à plusieurs reprises sans réponse de sa part.
J’ai été entendu lors des commissions d’enquête.
Avec à chaque fois, le même espoir : « Cette fois, ce sera différent. »
Mais donner de l’espoir aux victimes de violences sexuelles en promettant que des améliorations seront effectuées, année après année, sans jamais produire de résultats concrets, n’est pas seulement décevant. C’est blessant. C’est dangereux. C’est comme l’histoire de l’homme qui criait au loup : à force de fausses alertes et de promesses non tenues, plus personne ne croit aux annonces, et les victimes perdent la force de témoigner encore.
Les enfants victimes ont déjà raconté leur histoire. Ils ont déjà été entendus. Les experts ont déjà analysé. Les recommandations ont déjà été formulées. Ce dont nous avons besoin aujourd’hui n’est pas un nouveau diagnostic, mais un traitement. Pas un nouveau rapport, mais des actes. Pas de nouvelles consultations, mais des applications.
Alors je vous le demande solennellement, Madame El Haïry : pouvez-vous nous confirmer que cette fois-ci ne sera pas un énième état des lieux dont nous n’avons en réalité plus besoin, mais bien une instance qui veillera à la mise en place effective des préconisations établies - qu’elles viennent de la CIIVISE ou de ce futur Conseil - et surtout à leur application concrète sur le terrain ?
Pouvez-vous nous garantir que ce Conseil des victimes sera doté d’un pouvoir de contrôle et de suivi, avec des échéances précises et des comptes à rendre au Parlement ?
Pouvez-vous nous assurer que les moyens financiers et humains nécessaires seront alloués, car sans budget, les plus belles intentions restent des vœux pieux ?
Les enfants ont besoin de plus que de notre écoute bienveillante. Ils ont besoin de notre action déterminée. Bien que votre volonté vous honore, le temps n’est plus aux consultations mais aux décisions courageuses et aux réformes structurelles.
Je vous prie de considérer, Madame la Haute-commissaire, l’expression de ma haute considération, accompagnée de l’attente légitime que portent des milliers de victimes et celles et ceux qui les accompagnent depuis des années.
Homayra Sellier
Fondatrice et Présidente Innocence en Danger