Lettre ouverte à Monsieur Gérald Darmanin, Garde des sceaux

IED • 3 juillet 2026

Paris, le 28 juin 2026


Monsieur le Garde des Sceaux,


Depuis plus de trente ans, notre association accompagne des enfants victimes de violences sexuelles et leurs familles. Nous connaissons le terrain, les procédures, et surtout l'épuisement de celles et ceux à qui la justice avait promis protection et vérité. C'est à ce titre, et à la lumière de vos récentes déclarations, que nous nous adressons à vous publiquement.


Nous voulons vous parler d'une affaire parmi des centaines d'autres.
Une affaire où sept victimes, devenues adultes, parlent aujourd'hui . Elles ont porté plainte en 2021. C'est nous qu'elles ont contactées. Et leur première crainte n'était pas pour elles : c'était qu'il fasse d'autres victimes, parce qu'il continuait de fréquenter des enfants. Cinq ans plus tard, cette crainte n'a jamais cessé d'être fondée.


Ce que cette procédure révèle dépasse de très loin un seul dossier


Une plainte classée, une enquête bâclée. Dès le départ, ce ne sont pas les agissements du mis en cause qui ont été instruits, mais la crédibilité des victimes : leur histoire, leur santé, leur vie privée, leur vie sportive, leur vie associative. La charge de la preuve a pesé sur elles seules. On les a expertisées, auditionnées, fouillées, contraintes de revivre les faits encore et encore — pendant que, de l'autre côté, presque aucune investigation sérieuse n'était menée. Lorsque le mis en cause a retrouvé l'adresse de l'une d'elles, est entré dans son immeuble, l'a attendue, suivie jusque chez sa psychologue, la réponse de l'institution a été qu'il « faisait ce qu'il voulait » tant qu'il ne lui parlait pas — et qu'elle cesse d'appeler. C'est elle qui a dû fuir, déménager. L'auteur présumé, lui, est resté libre. Voilà l'inversion des rôles que produit aujourd'hui notre justice.


Six ans d'attente. Combien d'autres victimes ? Deux confrontations ont été programmées. Deux fois annulées. La première la veille au soir, l'une des victimes n'étant même pas prévenue et accueillie au commissariat par un brigadier qui lui hurlait dessus et divulguait des informations intimes dans le hall, devant tout le monde. La seconde, fixée au 30 juin 2026, annulée pour « charge de travail ». Or chacun sait — chacun, sauf semble-t-il celles et ceux qui décident — qu'une confrontation, pour des victimes de violences sexuelles, exige une préparation psychologique considérable. Annuler deux fois, c'est obliger des victimes à se préparer pendant des semaines à affronter leur agresseur présumé, puis à revivre l'effondrement. C'est révéler, aussi, le manque criant de formation et de connaissance, chez certains policiers comme dans certaines juridictions, du traitement des violences sexuelles.


Des plaintes avec constitution de partie civile ont été perdues — non pas une, mais deux fois — obligeant des victimes déjà épuisées à tout recommencer. On a même demandé aux victimes d'établir elles-mêmes la liste des personnes à entendre, l'enquêteur expliquant ne pas savoir qui interroger. Que des victimes de viols sur mineurs aient le sentiment de devoir mener leur propre enquête en dit plus long sur l'état de notre justice que tous les plans de communication.


Nous tenons à le dire clairement : la juge d'instruction qui a repris ce dossier s'est montrée compétente, attentive, humaine. Le problème n'est pas elle. Le problème, ce sont les moyens qu'on ne lui donne pas.
Et c'est précisément là que vos annonces deviennent insupportables.


Car aujourd'hui, des magistrats expliquent eux-mêmes que, pour répondre à vos exigences, ils sont contraints de laisser de côté des dossiers comme celui-ci afin de traiter les victimes mineures d'aujourd'hui. Alors permettez-nous ces questions, Monsieur le Garde des Sceaux :


Combien d'autres affaires sont ainsi mises de côté ? Combien d'autres prédateurs demeurent libres de tout mouvement, à rôder autour de nous et de nos enfants, parce que leur dossier a été « priorisé » hors de l'attention de la justice ? Comment qualifier autrement que par l'incompétence ces déclarations à effet d'annonce, faites par un ministre présent dans ce gouvernement depuis neuf ans, comme si la sécurité des Français et celle de millions de mineurs pouvait se contenter de promesses irréalisables et inefficaces.


Entre vos annonces et celles du président de la République, qui affirme que ce ne serait « pas une question de moyens », nous nous interrogeons. Car c'est
AUSSI, et de façon évidente, une équation de moyens humains et budgétaires. À quel moment la protection de l'enfance sera-t-elle enfin traitée avec sérieux, et dotée des financements et des ressources que nous réclamons depuis plus de trente ans?


Recevoir des chefs d'État en grande pompe est certes prestigieux ; cela contribue à asseoir l'image de la France. Mais la France est regardée, partout dans le monde, comme un pays qui ne protège pas ses enfants. Un pays qui ne protège pas ses plus vulnérables n'a pas d'avenir, et aucun sommet, aucune agitation, aucune déclaration n'y changera rien.


Nous ne demandons pas des effets de tribune. Nous demandons de vraies réformes. Nous demandons du respect pour les victimes.


Car ces
manquements ne sont pas seulement indignes : ils sont criminogènes. Combien de prédateurs sont passés à travers les mailles du filet depuis dix ans ? Combien de victimes laissées à elles-mêmes ? Combien de familles brisées ? Mesurez-vous le coût humain et social de cette politique de l'enfance désastreuse ? Qui en paie le prix ? Les Français et leurs enfants. Pourquoi avoir cherché un second mandat si l'on n'aime pas ce peuple ? On ne peut pas aimer un peuple si l'on n'aime pas et ne protège pas ses enfants, si l'on laisse les criminels en liberté. En ne traitant pas les agressions sexuelles dans tous les milieux qu’ils soient, les écoles, l’ASE, au sein des familles; on brise les victimes pendant que les agresseurs grandissent dans la plus totale impunité et deviennent des monstres. La justice en France est, de fait, devenue une fabrique d'agresseurs sexuels.


Il est encore temps d'agir. Nous attendons des actes.


Veuillez agréer, Monsieur le Garde des Sceaux, l'expression de notre détermination intacte.


Homayra Sellier

Présidente d'Innocence en Danger